Répertoire patronymique - Etablissements publics - Académie de Rouen
 



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Les noms des établissements

"J'écris ton nom" ouvre le poème de Paul Éluard, Liberté. Dénommer ouvre et fonde, c'est l'un des actes premiers, primordiaux: le verbe abolit le néant et disperse les nuées. C'est du même coup se placer dans un système de valeurs, de références. Le nom d'un établissement est ainsi choisi pour "ce qu'il représente de symbolique dans le monde qui est le nôtre", déclare un proviseur devant le Conseil d'Administration de son établissement encore anonyme. Le nom d'un établissement scolaire constitue à la fois une identification et une qualification.

La dénomination d'un établissement scolaire détache un nom propre de son objet, le transforme en idée, en signe de référence. Le Collège Victor Hugo n'est évidemment pas Victor Hugo, mais se place sous l'égide d'une certaine idée de Victor Hugo. Le lien entre l'établissement scolaire et sa dénomination est de l'ordre de l'imaginaire social et, de ce fait, complexe. En effet, ce nom propre n'appartient plus à la chaîne de transmission du nom propre, à la généalogie, mais il est créé par un acte volontaire, par baptême, c'est une définition par ostentation, une toponymie de décision. La dénomination d'un établissement appartient donc à deux registres, celui de la procédure, avec l'acte de nommer, et celui du système référentiel, avec le fait d'inscrire.

Nommer

La dénomination assigne à un objet une et une seule entité; un nom unique est donné à un établissement: le Lycée Blaise Pascal n'est pas aussi Lycée Descartes. Il y a donc déploiement d'une procédure "pour sortir de l'anonymat" et pour écarter tous les autres noms. En effet, l'absence de nom est associée à un sentiment de manque, d'inachevé, d'inaccompli: "Depuis son ouverture, le lycée est à la recherche d'un nom", est-il noté dans le procès verbal du Conseil d'Administration d'un établissement. Le hiatus entre fondation et nomination suscite le malaise, le trouble, l'incertitude des limbes. L'on déplore ainsi "le lycée sans nom".

Il existe une procédure fixée par les textes et habitudes réglementaires. Mais nommer est un acte complexe et qui met en jeu d'autres éléments que les seules règles écrites. Aussi les réponses faites par 97 établissements de l'Académie de Rouen à un questionnaire ouvert adressé au cours de l'année scolaire 2000-2001, constituent, par leur nombre et leur diversité, un corpus d'étude permettant de tenter de dresser un aperçu de l'application de ces règles ainsi que de la perception par ces établissements de cette application. C'est de ces réponses que sont extraites les citations non référencées données ici.

Dans les faits, il n'y a pas de procédure unique. D'une part, les pratiques ont varié dans le temps; d'autre part, elles varient dans l'espace social. La différenciation des procédures constitue aussi un élément d'identification de l'établissement.

L'histoire des établissements, de la mise en place et du développement du système éducatif est un des éléments permettant la lecture et le commentaire de cette toponymie scolaire. L'Académie de Rouen compte, en 2001, 240 établissements d'enseignement secondaire (163 collèges, 29 LP, 23 LGT, 20 LPO, 3 LG, 2 EREA), auxquels il convient d'ajouter à titre d'information, ceux-ci ne faisant que redoubler la dénomination de leur établissement de rattachement à une exception près, 64 SEGPA, 19 SEP et 8 SGT.

Les "grands lycées", à l'exception du Lycée Jeanne d'Arc, ont omis de répondre au questionnaire. On peut avancer l'hypothèse que leur existence et leur dénomination apparaissent aux acteurs du système scolaire comme des permanences ne nécessitant pas de démonstration, d'explicitation. La date de baptême de l'établissement scolaire est ainsi un critère important dans une typologie de la toponymie scolaire. L'un des plus anciens bâtiments scolaires de l'Académie et probablement de France, le Collège des jésuites d'Eu, comme tous les autres établissements d'enseignement de l'époque, ne portait pas de nom; en place ce sont des dénominations d'usage qui les distinguaient alors les uns des autres en référence à des éléments fonctionnels comme le nom de la paroisse, de l'ordre monastique enseignant, ou comme la désignation de leur auditoire.

Les premières dénominations d'établissement d'enseignement secondaire public apparaissent à la fin du XIXe siècle avec le programme de constructions scolaires lancé par la IIIe République suite aux lois Jules Ferry. Certes, un effort important avait déjà été consenti en application de la loi Guizot de 1833 mais ces établissements étaient alors demeurés anonymes. En revanche, les années 1880-1900 sont celles de l'éducation de la démocratie, comme l'analyse Pierre Rosanvallon dans Le Sacre du citoyen (1992). À l'éducation de la démocratie œuvrent notamment Paul Bert, Ferdinand Buisson, la Ligue française de l'Enseignement créée en 1881. Durant cette période, l'enseignement secondaire constitue un enjeu important pour l'installation de la République. La dénomination des établissements relève donc de l'inscription dans l'imagerie et la symbolique républicaine, qui ont été étudiées par l'historien Maurice Agulhon. Il s'agit par conséquent de placer l'effort pédagogique de la République sous les auspices des grandes gloires nationales, tel que Corneille, à Rouen.

Un exemple intéressant est fourni par le Lycée Jeanne d'Arc de Rouen. Fondé en 1882, il est l'un des deux plus anciens Lycées de Jeunes Filles de France. Immédiatement se pose la question de sa dénomination: "Un des plus brillants écrivains de la jeune école, Mlle Marie Châteauminois", rapporte Le Journal de Rouen, du 10 septembre 1882, a publié un plaidoyer en faveur de Mlle de Scudéry, une "illustre Normande du Grand Siècle", en raison de "ses mérites littéraires reconnus" et du fait qu'elle a "le précieux avantage d'avoir été une des éducatrices de la société française". Et, en 1896, le Lycée de Jeunes Filles de Rouen est baptisé "Jeanne d'Arc" par décret du président de la République. Ainsi, d'emblée, la dénomination d'un établissement d'enseignement secondaire apparaît comme un processus complexe, contradictoire, et politique, dans toutes les acceptions du terme, en dépit de ses apparences culturelles.

L'initiative et le choix de la dénomination relèvent de deux instances, parfois concurrentes. D'une part, l'instance politique - plus particulièrement les élus locaux, maires, conseils municipaux, syndicats intercommunaux, conseillers généraux, conseils généraux, conseillers régionaux - a toute la légitimité retirée de l'élection démocratique pour dénommer les bâtiments publics. D'autre part, l'instance éducative - en l'occurrence les établissements, mais aussi les rectorats - dispose du pouvoir réglementaire sur la vie des établissements. Plus rarement, l'Administration a pris seule l'initiative: "Pendant trois ans le Collège n'eut pas de nom propre mais le Secrétaire de la Préfecture de l'époque (1975) ayant remarqué qu'aucun établissement scolaire de la Seine-Maritime ne portait le patronyme de Jacques-Émile Blanche, il fut décidé «par en haut» que le nom de l'artiste convenait à cette nouvelle structure scolaire locale. L'omission serait réparée." Hormis cette exception, les acteurs de la procédure de dénomination sont essentiellement les élus et les établissements.

Suivant les résultats de l'enquête, les élus locaux, notamment les maires, ont joué un rôle déterminant dans la dénomination des établissements. Très souvent, ils ont pris l'initiative d'ouvrir la procédure et leur proposition de nom a généralement été acceptée: "M. le maire a choisi le nom du collège"; "le nom a été choisi par la municipalité lors de la construction des locaux actuels"; "le choix du nom a été voté par le Conseil municipal"; "le Conseil municipal a décidé à l'unanimité de proposer de donner ce nom au Collège actuellement en construction"; "le syndicat intercommunal du canton de Doudeville a choisi le nom du Collège"; "le Conseil municipal a souhaité que le Conseil d'Établissement du Collège soit saisi de cette proposition lors de sa prochaine séance"; "le Conseil d'Administration sur proposition du maire"; "le nom a été choisi par la municipalité en accord avec le principal, puis voté par le Conseil d'Administration"; etc.

D'autre part, par le biais de l'extension, par décision ou par usage, du nom de la rue au collège (au Havre: Théophile-Gautier, Maurice-Genevoix, Léo-Lagrange, Jules-Lecesne, Robert-Schuman, Eugène-Varlin, Henri-Wallon; à Évreux et Aumale: Henry-Dunant; à Canteleu: Charles-Gounod; à Fécamp: Paul-Bert; à Mont-Saint-Aignan: Jean-de-La-Varende; à Montivilliers: Jean-Prévost; à Notre-Dame-de-Gravenchon: Louis-Pasteur; à Verneuil-sur-Avre: Maurice-de-Vlaminck), la municipalité étend sa prérogative sur la toponymie urbaine, acquise officiellement à la fin de l'Ancien Régime, à la toponymie scolaire. En témoignent les considérants d'une décision du Conseil d'Administration d'un Collège du Havre, le 30 novembre 1976: "Le nom d'Henri Wallon, proposé par la ville du Havre est retenu (contre 8, pour 9, abstentions 2). Les écoles maternelles et primaires du quartier portaient déjà ce nom d'Henri Wallon, de même que la rue." C'est la même rhétorique d'évidence, utilisée dans la pratique de dénomination des rues et cités nouvelles des années 1970 avec leur quartier des poètes, des peintres, des musiciens: "Plusieurs écoles primaires et collèges de Grand-Couronne portent des noms de peintres: Renoir, Matisse, Picasso et Fernand Léger".

Dans la procédure, l'accord de l'établissement est devenu indispensable. Parfois, l'établissement prend l'initiative de la procédure et choisit un nom. En premier lieu, le rôle des chefs d'établissement prédomine dans ce type d'initiative: "proposition du chef d'établissement qui devait aimer citer Montaigne"; "le nom d'Évariste Galois a été proposé par le chef d'établissement, ancien professeur de mathématiques"; "le nom de Jean-Jacques Rousseau a été choisi par le principal et son adjoint"; "le nom de l'établissement a été choisi par l'équipe administrative"; "le syndicat intercommunal sur proposition du chef d'établissement".

Si l'initiative peut être le fait du chef d'établissement, sa proposition doit être validée par son Conseil d'Administration: "le nom choisi par le principal et entériné par le Conseil"; "le Conseil d'Administration sur proposition du chef de l'établissement". Mais aussi le Conseil d'Administration peut être le lieu de la proposition: "baptisé par le Conseil d'Administration du Collège". C'est l'instance où peuvent s'exprimer d'autres propositions: "Le Collège ne fut nommé qu'en 1973 au cours d'un Conseil d'Administration. Deux noms avaient alors été proposés: Sarah Bernhardt (rue de l'établissement) et Jean Moulin (proposition émanant des historiens du collège, dont le principal lui même)". Ainsi les enseignants font également des propositions: "suite à une proposition des enseignants d'arts plastiques qui ont travaillé sur les œuvres de Chagall"; "un professeur de lettres avait conduit une action pédagogique en 1983 et pris contact avec Mme Jacqueline Pagnol qui avait accepté". De toute manière, il appartient au Conseil d'émettre un avis sur les propositions.

Plus récemment, à partir des années 1980, des propositions de dénomination émanent des élèves: "Le premier nom choisi fut celui de Jean Rostand, refusé par une commission constituée au rectorat. Le nom définitif de Jacques Brel a été déterminé par le Comité syndical en 1985. C'est la proposition des élèves qui l'emporta écartant les noms de Bellelonde (un hameau de la localité), de Maryse Bastié (proposition des parents et des personnels) et de Jacques Rueff (municipalité) qui eut longtemps une résidence à Berville-sur-Mer, partie du canton de Beuzeville." De même, le nom de Brassens est retenu par le Conseil d'Administration de l'établissement, sur proposition des élèves, tandis que la ville souhaite Massenet ou Blanche de Castille: au bout de dix années, le Lycée est baptisé.

Ces deux exemples évoquent deux phénomènes importants liés à la dénomination: la guerre des noms, autrement dit le conflit résultant de propositions opposées, et la consultation, c'est-à-dire la tentative de recherche de consensus en intégrant le plus grand nombre dans la procédure de dénomination.

La procédure de dénomination met en présence diverses instances et par conséquent peuvent s'opposer notamment les prérogatives de l'administration et les volontés des élus. La dimension symbolique de la dénomination d'un établissement scolaire porte par ailleurs une charge de passion, qui peut engendrer parfois des conflits. C'est là des faits minoritaires mais qui révèlent brutalement les enjeux contenus dans la dénomination. Le déroulement de quelques guerres des noms permet d'en comprendre les mécanismes et les implications.

Ainsi l'exemple du lycée Pierre et Marie Curie met au prise deux niveaux de la hiérarchie de l'Éducation nationale. Le 2 avril 1968, le Conseil municipal de Bolbec propose le nom de Pierre et Marie Curie, dénomination soutenue par la direction de l'établissement. La proposition est refusée par le Conseil académique du 10 mars 1972 car ce nom est déjà attribué à un autre établissement de l'Académie. L'établissement rapporte aujourd'hui: "Malgré le changement de l'équipe municipale, les mises en garde de l'Inspection académique (une école maternelle, une école primaire portait déjà ce nom au Havre), la proposition a toujours été maintenue. D'ailleurs dans l'esprit de beaucoup de personnes, dans le courrier adressé par la mairie au lycée, le nom de Pierre et Marie Curie était adopté. Ce n'est que le 15 juin 1982 que le Conseil d'Établissement du lycée s'est unanimement prononcé pour cette appellation. Le Conseil municipal, l'Inspection académique, l'arrêté du 4 novembre 1983 ont approuvé et confirmé ce choix." Ainsi le local (municipalité et établissement) est entré en conflit avec la hiérarchie. On peut remarquer aussi que faute de nom officiel, un nom d'usage, celui proposé par la municipalité, a été employé durant un temps. Ici, le principe administratif d'individualisation des établissements, qui est aussi un principe d'identification, est rentré en conflit avec la volonté locale.

Mais, plus généralement, il s'agit d'opposition entre établissement et élu. Le Collège de Cormeilles, ouvert depuis le 1er octobre 1959, propose, après diverses propositions (la première discussion du Conseil d'Administration remontant à janvier 1976), en février 1987, le nom de Guillaume le Conquérant au Conseil général, qui s'abstient de répondre. En novembre 1988, son Conseil d'administration invite ses membres à réfléchir à d'autres dénominations. Et, dans sa séance du 16 janvier 1989, il est procédé au recensement des propositions de dénomination du collège: "Un seul nom est proposé par l'équipe éducative: Collège Europe. Ce nom, simple, tourné vers l'actualité et l'avenir proche est en relation étroite avec un PAE." Le maire, membre du bureau du Conseil général en qualité de Premier secrétaire, s'engage à soutenir cette demande de dénomination: la réunion du bureau du Conseil général du 13 avril 1989 accepte cette appellation et un arrêté est pris le 22 mai 1989. Ainsi le rôle de l'élu local paraît avoir été déterminant dans la décision finale. Cet exemple montre aussi qu'après une phase négative, un consensus a été obtenu entre l'établissement et le Conseil général.

La nécessité d'un consensus sur la dénomination d'un établissement scolaire public rappelle ainsi que cette dénomination est un acte civique.

L'exemple de la procédure concernant le Lycée du Val-de-Reuil est plus complexe et somme toute plus conflictuel. Face à la proposition de nom émise par la municipalité, l'établissement met en place une commission "Choix d'un nom pour le lycée", en décembre 1991. En avril 1992, la Commission rend compte de ses travaux: la cinquantaine de noms proposés par la communauté scolaire sont classés en trois genres, 24 personnalités, 8 idées, 7 noms géographiques. En juin, le nom retenu par le Conseil d'Administration est "L'Astrolabe". Au Conseil d'Administration de décembre 1992, le représentant du Conseil régional apporte quelques éclaircissements: "Le Conseil régional serait réticent à cause du désaccord entre la proposition faite par le Conseil municipal de Val-de-Reuil et celle du Conseil d'Administration du Lycée; par ailleurs les noms proposés par le Conseil d'Administration n'étant pas des noms de personnes, cette originalité serait délicate." Le conseiller informant que la décision sera prise en commission permanente du Conseil régional, "le Conseil d'Administration est unanimement d'accord pour garder l'initiative du choix du nom." Un an plus tard, en novembre 1993, le proviseur propose de reprendre la réflexion: "Le nom de Léo Ferré, grand poète, est avancé, mais la réflexion ne semble pas être à maturité." Un sondage a encore lieu dans la population du lycée: "Une certaine lassitude s'est installée à ce sujet. Aucune proposition n'a été faite", constate en janvier 1994 le Conseil qui, après un vote, propose à la Région le nom de Léo Ferré. Un an plus tard encore, le Conseil d'Administration vote à l'unanimité pour le nom de Marc Bloch. Ainsi un consensus s'est dégagé hors des consultations de la communauté scolaire.

Le même schéma est observable au Collège de La Feuillie. Une consultation extrêmement large est lancée par des élèves de 5e auprès des personnalités locales, des habitants de la commune, des parents d'élèves, des enseignants, des élèves, du personnel administratif, du personnel d'entretien du collège, des instituteurs, des commerçants, services publics, et gendarmes, des personnalités locales et environnantes, des membres du syndicat de ramassage scolaire, d'un érudit local: sur 260 personnes consultées, 194 réponses sont parvenues, donnant "La Hêtraie" au 1er rang avec 44 réponses. Mais l'établissement et la municipalité vont s'opposer: le Conseil d'Administration propose "Galilée", le Conseil municipal ne l'agrée pas et propose "La Hêtraie" ou "Jean Monnet"; l'établissement propose alors "Marcel Duchamp", refusé par la municipalité; l'établissement s'en remet alors au Conseil général.

À partir des années 1980, une phase de consultation est donc introduite dans la procédure de dénomination des établissements. Elle peut être réduite aux seuls élèves (comme pour Brel et Brassens), élargie à l'ensemble de l'établissement (Val-de-Reuil), et même à la localité (La Feuillie). Ses résultats sont particulièrement intéressants: certaines des propositions ont recueilli l'approbation des diverses instances. Toutefois, la consultation peut avoir pour effet de mettre en opposition la légitimité démocratique des élus et la volonté collective de la communauté scolaire. Ainsi est-il rappelé une fois encore par les faits que la dénomination doit procéder d'un "accord commun".

Le consensus se fait évidemment aisément sur le choix de personnages consensuels. "Un personnage haut en couleur, souriant et bonhomme dans l'imagerie populaire, bon vivant mais exigeant sur les droits et devoirs de tous", Henry de Navarre est avancé par le chef d'établissement, ce qui "procède simplement d'une symbolique éthique", selon ses propos, et obtient l'accord unanime des maires et du Conseil d'Administration. De même, la figure consensuelle de Claude Monet est plébiscitée, avec le plus grand nombre de nominations dans l'Académie de Rouen (2 collèges, 1 LGT et 1 LP). Ainsi nommer, c'est aussi résoudre le conflictuel, inscrire dans le lien social.

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Le nom propre en devenant nom d'un établissement perd son individualité: il n'y a qu'un seul Claude Monnet, mais il peut y avoir plusieurs Collèges Claude Monnet, et Claude Monnet est devenu ainsi un nom standard, une entité abstraite. Sur les 198 appellations données à des établissements d'enseignement secondaire de l'Académie de Rouen, les trois quarts, 161, sont des noms de personnes.

Le paysage toponymique de l'Académie comprend aussi des noms trouvant leur origine dans la technique (Ariane), l'activité professionnelle (Hôtellerie-Boulangerie) ou la géographie. Le nom géographique fait de l'établissement une sorte de métonymie du lieu-dit. Ces noms descriptifs peuvent être topographiques (Les Fontenelles, Val d'Auge), subjectifs (Côte d'Albâtre), architecturaux (La Croix Maître Renault), urbanistiques (avec les noms de quartiers La Belle Étoile, Navarre). Ils résultent parfois d'une procédure de dénomination d'établissement (La Côte d'Albâtre, La Hêtraie, Les Sept Épis) ou du blocage de cette procédure: "Lors des discussions engagées pour la dénomination de l'établissement, aucun consensus n'a pu être établi entre les différents partenaires (établissement, Conseil municipal, Conseil régional) de sorte que l'appellation actuelle a été adoptée comme un compromis fonctionnel, mais l'établissement ne dispose pas d'un patronyme officiel." Enfin il peut aussi s'agir d'anonymes déguisés: "L'établissement n'a jamais été baptisé. La coutume fait que l'on appelle «Gounod» du nom de la rue"; "le site s'est toujours appelé ainsi"; "l'usage a imposé le nom du collège en raison du lieu où il est implanté".

Quant au corpus des noms de personnes, il appelle quelques remarques préliminaires.

Tout d'abord, il faut constater que les noms de femmes sont minoritaires: en tout, l'Académie compte 11 noms de femmes (Jeanne d'Arc, Catherine Bernard, Camille Claudel, Marie Curie, Françoise Dolto, Irène Joliot-Curie, Elisa Lemonnier, Louise Michel, Rachel Salmona, Simone Signoret, Jeannine Vancayzeele), soit environ 6% des dénominations de personnes, ce qui en dépit de sa faiblesse représente une proportion 10 fois plus importante que celle habituellement observée dans la toponymie des rues. Toutefois, il faut signaler que même lorsque les sexes étaient séparés dans l'enseignement, les Lycées de Jeunes Filles ne portaient pas nécessairement de nom de femme. Ainsi, la municipalité du Havre en mars 1963, suite à l'avis du Conseil d'Administration du Lycée d'État de Filles, donne "à ce Lycée d'État de Jeunes Filles le nom d'un grand peintre havrais", selon M. Colliard. L'établissement datant d'Auguste Perret est pourtant orné de reliefs consacrés à des femmes célèbres, Mme de Sévigné, Mme de Scudéry, Hélène Boucher,...

Par ailleurs, ce sont essentiellement des noms de personnalités françaises. Seuls 11 étrangers apparaissent dans la toponymie académique. Ils sont en majorité européens: 3 Suisses (Dunant, Le Corbusier, Rousseau), 3 Belges (Brel, Maeterlinck, Verhaeren), 2 Espagnols (Cervantès, Picasso), 2 Italiens (Galilée, Léonard de Vinci) et 1 Chilien (Neruda). Signalons aussi Schweitzer né allemand, Chagall russe, Politzer hongrois et Marie Curie polonaise. À ces derniers, naturalisés par la loi, s'ajoutent les naturalisés par la mémoire collective, comme Rousseau, Le Corbusier ou Picasso.

Enfin, les personnalités retenues pour dénommer les établissements d'enseignement ont reçu des signes de distinction intellectuelle. On compte ainsi pas moins de 31 académiciens (membres des Académies nationales ou royales, telles les Académies de l'Institut de France, l'Académie de Marine, etc.): Michel Anguier, Claude Bernard, Paul Bert, Boieldieu, Branly, Maurice de Broglie, Calmette, Jean Charcot, Pierre et Thomas Corneille, Cousteau, Cuvier, Delacroix, Dumas fils, Dumézil, Fontenelle, Fresnel, Genevoix, Victor Hugo, La Fontaine, La Varende, Lavoisier, Lurçat, Maurois, Pagnol, Pasteur, Rostand, Saint-Saëns, Schweitzer, André Siegfried. Et aussi 11 prix Nobel: Briand, Buisson, Camus, Pierre et Marie Curie, Dunant, Gide, Monod, Neruda, Rolland, Schweitzer.

Les littéraires (écrivains, philosophes, historiens, psychologues, etc.) représentent près de la moitié des patronymes employés pour dénommer les établissements secondaires; les scientifiques, techniciens et inventeurs un sixième, et autant respectivement pour les artistes et musiciens, et pour ceux en rapport avec l'histoire politique. La célébration des écrivains, artistes et savants par des noms de rue est, par ailleurs, une pratique édilitaire depuis les Lumières, la fin de l'Ancien Régime, reprise, un siècle plus tard par la République pour la dénomination d'établissements scolaires.

Tocqueville constatait: "Les peuples démocratiques n'ont qu'une estime fort médiocre pour l'érudition, et ils ne se soucient guère de ce qui se passait à Rome et à Athènes; ils entendent qu'on leur parle d'eux-mêmes, et c'est le tableau du présent qu'ils demandent" (De la Démocratie en Amérique, II, 1, 15). Les noms honorés par les établissements secondaires semblent le confirmer: plus de la moitié des personnalités distinguées ont vécu au XXe siècle, un tiers au XIXe, 5 au XVIIIe, 10 au XVIIe, 8 au XVIe et 6 au Moyen-Âge. Au delà de l'indifférence au passé lointain, le fait que les siècles du Classicisme et de la Renaissance soient plus honorés que celui des Lumières, tout comme la proportion de littéraires dans les personnalités sélectionnées, apparaît un vestige d'un enseignement jadis identifié à la culture classique.

Les traits majoritaires dégagés au-dessus permettent de dresser le portrait-type de la personnalité dont le nom est retenu pour désigner un établissement d'enseignement secondaire: un homme, de nationalité française, appartenant à la sphère littéraire et vivant au XXe siècle, si possible membre de l'Institut. L'une des personnalités les plus distinguées correspond à ce portrait-type: 2 collèges et 1 LP portent ainsi le nom de Jean Rostand, académicien, homme de lettres et scientifique, du XXe siècle. Il possède, par ailleurs, deux traits intéressants: d'une part, la plus grande partie de son activité a été consacrée à l'initiation au savoir scientifique et à sa vulgarisation; d'autre part, son engagement pacifiste a été constant. La dénomination d'un établissement scolaire possède, en effet, une fonction pédagogique, celle de la mise en exemplarité par la mise en exergue du nom d'une personnalité remarquable.

Avec les noms des établissements scolaires, c'est aussi un miroir-enseigne que se tend l'enseignement. En effet, plus des trois quarts des personnes ont eu une action en rapport avec l'éducation, par exemple, d'anciens enseignants de l'établissement dénommé (César Lemaître, Jeannine Vancayzeele), des ministres de l'Instruction publique ou de l'Éducation nationale (Jules Ferry, Jean Zay, André Marie), des défenseurs de la laïcité (Paul Bert, Ferdinand Buisson), des spécialistes de l'éducation (Henri Wallon, Françoise Dolto), des promoteurs de l'enseignement professionnel (Edmond Labbé, Élisa Lemonnier), de grands professeurs (Émile Chartier / Alain, Marc Bloch), auxquels on ajouter les vulgarisateurs (Fontenelle, Rostand, Cousteau). Un Lycée s'est ainsi "pendant 7 ans, appelé aussi «lycée Jean Gaudement» selon le vœu émis par l'Association des Anciens Élèves pour garder le souvenir d'un de leurs professeurs très estimé". Le même sentiment de reconnaissance anime en 1925 la municipalité de Vernon: "Un homme qui avait accepté la charge de former des hommes est parti, laissant un héritage", rapporte un ancien élève de César Lemaître, directeur du Cours complémentaire.

Ce nom peut aussi être une enseigne indiquant la spécialisation de l'établissement, comme Honoré Pons pour l'horlogerie, Auguste Perret pour le bâtiment: "en raison de la qualité de botaniste de Jean Rostand en liaison avec nos formations horticoles". C'est ainsi que les noms de scientifiques ou de techniciens sont donnés en particulier à des établissements d'enseignement professionnel.

Mais ce qui domine de manière écrasante, c'est le lien local: trois quarts des personnalités sont sélectionnées pour leur lien avec la commune ou la région. Il est certain que c'est un effet de la procédure. Se mêlent dans les motivations, les liens familiaux, la reconnaissance, le sentiment d'obligation, l'admiration, les valeurs humanistes. Le départ entre chacune de ces raisons est des plus difficiles. Mais, même si la personnalité possède une dimension nationale voire internationale, c'est d'abord le lien local qui la désigne: "Si ce nom a été choisi, c'est en raison de la célébrité du personnage lié à l'histoire de la ville de Gaillon"; "vraisemblablement choisi parce que Maurice de Broglie fut maire de la ville pendant 45 ans et un maire apprécié qui a beaucoup donné pour l'enseignement". C'est ainsi le Havrais devenu président de la République, le Rouennais devenu grand écrivain ou garde des Sceaux, que l'on honore.

Ce lien local est extrêmement divers: c'est le berceau de la famille pour Coubertin et Saint-Saëns; le lieu de naissance pour Michel Anguier, Catherine Bernard, Boieldieu, les Corneille, Fontenelle, Fresnel, Hector Malot, Jean Texcier; l'origine du grand écrivain, Flaubert, Maupassant, Barbey; la matière de ses écrits pour Jehan Le Povremoyne, Francis Yard, La Varende, Eugène Noël; le siège de l'entreprise pour Decrétot, Delamare-Deboutteville, Pons, Angot; un sujet d'inspiration pour Monet, Courbet; la circonscription pour Coty, Mendès France, Lecanuet, Jules Siegfried, André Marie; le passage pour les pilotes de l'Oiseau Blanc survolant Étretat, pour le navire de Charcot remontant la Seine en 1910 et 1935; le théâtre d'opérations de guerre pour Henry de Navarre; le lieu d'action politique pour Modeste-Leroy, Aimé Charpentier, Marcel Marceron; la principauté de Rollon et Guillaume le Conquérant; une résidence pour Louis-Philippe à Eu, Delacroix à Valmont, La Fontaine au château de la Mesangère, Hugo à Villequier, Delvincourt à Dieppe, Michelet à la Sente-Bihorel et au château de Vascœuil, Dumas fils à Puys, Edmond Labbé à Yvetot, Simone Signoret à Autheuil, Dumézil à Vernonnet, Pagnol à La Croix Saint-Leufroy; le lieu des derniers jours ou de sépulture pour Verhaeren, Dumas père, Braque, Gide.

Avec le lien local, s'édifie une construction complexe et hiérarchisée, car ce lien est un repère espace-temps, à la fois structuration du monde et incarnation de valeurs artistiques, civiques, littéraires, scientifiques, techniques. Par exemple, deux des noms les plus mentionnés, Guy de Maupassant (2 collèges et 1 LGT) et Gustave Flaubert (1 collège, 1 LGT et 1 LP), relèvent à la fois du lien à la Normandie et de la gloire nationale, voire de l'admiration universelle, due aux grands écrivains. En effet, la multiplication des exemples faite au long de ce texte laisse apparaître que le choix d'une dénomination est gouverné par de multiples déterminations.

La dénomination est d'abord une sélection, donc une mise à l'écart d'autres noms. L'ensemble des désignations résulte donc de cette sélection. Se constitue ainsi, par exemple pour les désignations procédant du lien local, un panthéon des recalés, avec à son sommet Madeleine de Scudéry, souvent suggérée et jamais retenue, mais aussi Marcel Duchamp, et dans les oubliés ou ignorés, Nicolas Poussin, des Andelys, ou Othon Friesz, Jean Dubuffet, Arthur Honegger, natifs du Havre, auxquels on peut ajouter, entre beaucoup d'autres, Verrazano, parti de Dieppe reconnaître au nom de François Ier les côtes de l'Amérique du Nord, mais également Jean Cavaillès, philosophe, professeur en Sorbonne, résistant, fusillé, fondateur de "Libération", le premier mouvement de Résistance à se développer en Seine-Inférieure, auquel participait Tony Larue, élu local et résistant, lui aussi absent du fronton des établissements scolaires. Cette toponymie injuste a sa logique, d'autres critères intervenant dans les choix.

Ces premières constatations s'articulent aussi avec des éléments plus généraux, comme la politique d'éducation de la démocratie évoquée plus haut. Celle-ci reprend les principes symboliques d'un Michelet, selon lequel les grands hommes de l'histoire sont les reflets symboliques de leur époque. Il est ainsi l'inventeur de Jeanne la Pucelle: "Le Dieu de cet âge, c'était la Vierge bien plus que le Christ. Il fallait la Vierge descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce, hardie." La République met en place, à partir des années 1880, un système honorifique national notamment par les dénominations des voies et bâtiments publics, en particulier des établissements scolaires. Elle célèbre ses fondateurs et les fondateurs de l'école laïque, Ferry, Jules Siegfried, Bert, Buisson, mais aussi ses grandes gloires nationales, comme Pasteur, Victor Hugo. Le Panthéon, "Aux grands hommes la Patrie reconnaissante", est ainsi l'archétype de cette célébration pédagogique.

Ce panthéon républicain, national et laïc est complété par de grandes figures du pacifisme, idéal caractéristique du milieu enseignant, comme Jaurès, Schweitzer, Dunant, Rostand, et surtout Alain / Émile Chartier (dont le nom est donné à un Collège "en souvenir du fils d'un adjoint du maire, tué en Algérie, et qui appréciait beaucoup le philosophe"). Contrairement à la toponymie de la voirie, aucun militaire n'a intégré le corpus des noms d'établissements. Et quand un "homme de guerre" est sélectionné, il revêt les habits du bâtisseur: François Ier est le fondateur du Havre et Henry de Navarre, après avoir fort guerroyé en Normandie, le bon vivant réunificateur du pays. C'est dans la lignée du panthéon républicain célébrant mérites, talents, mais pas l'héroïsme: "Le grand homme est au-dessus du héros", écrivait Voltaire.

À leurs mesures, les municipalités communistes vont dans les années 1960-1970 imiter les républicains en usant de la prérogative municipale en matière de dénomination toponymique et ainsi bâtir un panthéon composé de communistes (l'on en compte 9: Aragon, Éluard, Léger, Lurçat, Môquet, Neruda, Picasso, Politzer, Wallon), de compagnons de route, comme Romain Rolland, Le Corbusier, Irène Joliot-Curie, Gérard Philipe, de communards, comme Courbet, Varlin, Vallès, Louise Michel, bien que la plupart de ceux-ci étaient plus proches de l'anarchisme que du marxisme, de présumés matérialistes, comme Descartes, et de figures de la Révolution française, comme Robespierre.

Ce panthéon appelle plusieurs remarques. D'abord, les municipalités communistes ont choisi pour le XXe siècle des figures certes politisées sans être politiques. Ce choix diffère du panthéon républicain où apparaissent des hommes politiques, comme Ferry, Jules Siegfried, plus tard Briand, Jaurès, Sembat, Zay. Les figures uniquement politiques du panthéon communiste appartiennent aux siècles passés, à la Commune et à la Révolution française. C'est là une manière de réfuter d'avance l'accusation de dénomination partisane, mais également surtout cela résulte du fait que la plupart de ces dénominations ont été décidées à une époque où le Parti communiste se voulait le parti des intellectuels. Par ailleurs, le panthéon communiste ne comporte pas de liaison avec le local, ce qui le distingue aussi des ensembles de dénominations républicaines ou résistantes, ce qui donne un aspect de stéréotype à cette toponymie, prenant alors le tour d'un marquage de territoire comme on peut le constater à Saint-Étienne-du-Rouvray, Gisors, Manneville-sur-Risle, Harfleur. Ainsi, avec Picasso (3 collèges) ou Louise Michel (2 collèges et 1 LGT), la dénomination des établissements devient-elle une signature de la municipalité communiste-type.

Avec le panthéon résistant, la guerre n'est toutefois pas totalement absente des dénominations d'établissement. Mais ce n'est pas sous l'aspect militaire mais sous celui des résistants civils qu'apparaît la Seconde Guerre mondiale. Et, de manière systématique, ce sont des martyrs et des victimes qui sont honorés avec, au premier rang, Jean Moulin dont le nom a été donné à 2 collèges et 1 lycée. Avec ces 3 établissements dénommés Jean Moulin, l'on retrouve un effet de panthéonisation observée dans la commémoration républicaine avec Hugo et Jaurès. Par ailleurs, il faut remarquer le rôle important qu'un élu local, le député-maire des Andelys, a joué dans l'adoption du nom de Moulin et de Roger Godeau, enseignant aux Andelys, mort en déportation: "Le nom d'établissement initialement «le CET Jean Moulin» est, semble-t-il, le résultat d'un consensus entre les personnels de l'établissement et les élus, en particulier M. Tomasini, député-maire des Andelys à l'époque, lequel semble avoir avancé cette proposition pour honorer la mémoire d'un résistant en 1972." Fédérateur de la Résistance, trait d'union entre les Résistances extérieure et intérieure, Jean Moulin est une figure consensuelle et, de plus, alors récemment panthéonisée. Ce consensus interne à la Résistance est nécessaire dans la première période de dénominations résistantes, les années 1960-1970, car cette commémoration est le plus souvent à l'initiative d'anciens résistants.

La seconde période de dénominations en liaison avec la Résistance et la Déportation, dans les années 1980-1990, relève du temps de la réflexion sur la mémoire, plus du symbole moral que de l'événement historique. Ainsi, grâce à sa charge éthique, le nom de Marc Bloch permet de dénouer le conflit autour de la dénomination du Lycée de Val-de-Reuil: "Le maire se réjouit de ce choix qui s'inscrit dans la démarche de réflexion sur la mémoire engagée par la municipalité depuis plusieurs mois." Toutefois, ce consensus s'établit sur une méconnaissance de la personnalité honorée comme le suggèrent les considérants de la décision du Conseil d'Administration: "La communauté scolaire a pu prendre connaissance de la biographie de Marc Bloch dans «Les Infos du Lycée», n°3 de décembre 1994. Les membres du Conseil d'Administration ont reçu une note de présentation. Les œuvres de Marc Bloch sont disponibles en consultation directe ou sous la forme de prêt au CDI." Si ce n'est la méconnaissance, du moins l'approximation des faits se rencontre aussi, en décembre 1988, dans la dénomination de Rachel Salmona: le site internet de l'établissement indique que l'arrestation de la petite fille juive a été opérée par "des hommes en armes, vêtus de vert et de gris", alors que Rachel, ainsi que ses parents, fut arrêtée sur ordre du préfet de Rouen, grâce aux indications du fichier juif de la préfecture, puis gardée à Drancy et convoyée jusqu'à Metz par des gendarmes français - le 16 juillet 1995, le président de la République reconnaissait: "Oui, la folie criminelle a été secondée par des Français, par l'État français. La France, patrie des Lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable".

Les années 1980-1990 sont marquées au plan de la dénomination des établissements par l'élargissement du nombre de propositions et d'intervenants. Dans le même temps, l'on observe à la fois la fin du recours aux références politiques nationnales, la préférence pour le local géographique et l'influence des médias. En ce qui concerne ce dernier point, on dénomme alors 2 collèges Brel, 1 collège et 1 lycée Brassens. Mais aussi probablement du fait de l'aura médiatique, sont choisis Cousteau, Dolto, Signoret, enfin, Camille Claudel, incarnée au cinéma par Isabelle Adjani.

Le terme panthéon pour l'ensemble des dénominations d'établissement effectuées ces deux dernières décennies ne semble pas, d'emblée, convenir, du moins dans ses acceptions antérieures, c'est-à-dire essentiellement celle d'un système référentiel politique. On observe un fort recul des références politiques. Dominent alors les dénominations géographiques, l'espace concret devient abstrait: La Côte d'Albâtre, La Hêtraie, Le Hurlevent, Porte de Normandie, Risle-Seine, Le Roumois, Les Sept Épis, Val de Seine. Ce type de dénomination prend l'aspect d'une appellation d'usage. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette domination géographique: la facilité d'obtention d'un consensus; la construction d'établissements dans des zones "rurbaines" ou rurales; la République sans ennemi. La construction européenne demeure la seule référence politique sous la forme "Europe", ou "Robert Schuman" et "Jean Monnet"; les considérants des décisions associent Europe et Avenir: le Conseil général, le SIVOM, le Collège, la Ville "ont souhaité donner le nom de Jean Monnet à notre Collège, au Collège de l'Avenir". Pour les dénominations récentes de noms de personnes (Brassens, Mendès France, Aragon, Charpentier, Signoret, Dumézil, Dolto, Lecanuet, Cousteau), le délai de "viduité" ("Il faut que la vie d'un citoyen soit éclairée avant d'honorer sa mémoire", a décrété la Convention pour panthéoniser), généralement observé antérieurement d'environ une génération, est de plus en plus souvent ignoré. Pour prolonger la remarque de Tocqueville, l'on peut suggérer qu'il s'agit là de la mise en place d'un panthéon instantané d'un temps de démocratie médiatique. Ainsi la célébration du présent, voire de l'avenir, paraît-elle se substituer à celle du passé.


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"Un nom de rue se répète par habitude, de génération en génération. Il est usité. Il en est de même pour la dénomination donnée à un édifice public" (Georges Azémia, "Pourquoi le Collège César Lemaître?", Le Démocrate, 13 juin 1985). Cet usage banal et indifférent est un des traits distinguant le culte civique démocratique de la religion séculière qui prétend au monopole des valeurs ultimes. En effet, la procédure de dénomination des établissements d'enseignement public, parfois conflictuelle, puis son choix consensuel, apaisent les passions, c'est ainsi un élément participant au lien social et civique.

Ce culte civique reflète la complexité sociale et politique par la superposition et l'emboîtement des panthéons, comme en témoignent les strates de dénominations d'établissements d'enseignement secondaire de l'Académie de Rouen: l'empreinte locale, extrêmement diversifiée, marquant l'ensemble de ces strates de dénomination; l'ère républicaine, à l'origine du processus de dénomination des établissements scolaires, célébrant les fondateurs de la République, de l'école laïque, et la culture classique et humaniste; le souvenir de la Résistance et de la Déportation formé de deux moments, les années 1960-1970 de commémoration et les années 1980-1990 "mémorielles"; le bloc de la culture communiste des années 1960-1970; le conglomérat des années 1980-1990 rassemblant géographie locale, héros médiatiques et construction européenne.

L'acte de nommer les établissement de noms de personnes revient à se placer sous l'égide d'ancêtres, "les parrains de nos écoles". C'est un acte de filiation, mais aussi d'hommage des vivants envers les morts, et c'est particulièrement le cas lorsque le lien est d'abord funéraire, ainsi avec Jeanne d'Arc, Roger Godeau, Guy Môquet, Rachel Salmona. C'est aussi un rite d'inscription du temps dans l'espace. Il arrive notamment que la dénomination soit le marquage d'un temps de célébration: "baptisé Fontenelle en 1957 (bi et tricentenaire du personnage)"; "dans sa séance du 17 janvier 1966, le Conseil municipal décide d'honorer la mémoire de l'écrivain Romain Rolland pour le centième anniversaire de la naissance en nommant le groupe scolaire des Dahlias, «Groupe scolaire Romain Rolland»"; "les cérémonies commémorant cette appellation se dérouleront le dimanche 11 juin 1989, conjointement avec celles élevant la commune de Cormeilles au rang de «Commune d'Europe»".

Mais les noms gravés pour l'éternité disparaissent aussi, par fusion d'établissements ("le Collège de Notre-Dame-de-Gravenchon, né le 1er septembre 2000 de la fusion de deux anciens collèges de la ville, Calmette créé en 1972 et Pasteur créé dans les années 60"; Le Lycée "Fernand Léger" de Grand-Couronne construit en 1987 regroupe deux lycées professionnels qui ont été détruits, le Lycée professionnel Reine Mathilde, sections pour jeunes filles, et le Lycée professionnel Fayol, sections de garçons, tous deux créés en 1947), par fermeture des établissements, par un nouveau baptême et également pour changer d'image (les Vikings), mais aussi du fait de l'évolution des consensus.